Entretien

Entretien avec Mathilde Mathieu, journaliste d'investigation à Mediapart

Que représente Wikileaks pour vous ?

Pour nous Wikileaks, à Mediapart en tout cas, c'est d'abord un partenaire car on a passé un partenariat avec Julian Assange en 2011, parce qu'on s'est dit que ce serait un excellent outil de travail ou un partenaire de travail je ne sais pas comment il faut dire puisque ils ont au fil des années récupéré un tas de données et d'information qui mérite à mon avis toujours d'être traité par des journalistes avant d'être diffuser massivement.

Wikileaks exploite t-il les sources de manière objective ?

D'abord l'objectivité en journalisme est un terme que je n'aime pas beaucoup. Je ne dirais pas que mon métier c'est d'être objectif, je dirais que mon métier c'est d'être honnête. Je traite les informations. Je crois que l'objectivité n'existe pas vraiment ; on regarde toujours l'information avec sa subjectivité qu'on le veuille ou non. Donc il faut essayer de la réduire a minima, d'aller contre ses a priori, ses réflexes, penser un peu contre soi-même mais on est jamais à 100 % objectif. Voilà je pense que c'est plus honnête de reconnaître ça et donc l'essentiel c'est que les lecteurs, les récepteurs sachent qui parle, d'où je parle, quels sont effectivement mes a priori ou la ligne éditoriale de mon journal etc. La question serait plus alors est-ce que Wikileaks est honnête dans la présentation qu'il fait de ces informations ? Il y a toujours eu beaucoup de rumeur autour de Julian Assange; d'une éventuelle manipulation de Wikileaks par des sources diverses et variées. Certains ont dit par les Russes pour déstabiliser les Etats-Unis, d'autres on dit par les Services secrets américains qui en fait avaient intérêt pour déstabiliser certains Etats du Golfe ou ailleurs ; certains ont dit que ce sont les États-Unis qui avaient fait fuité les documents des câbles diplomatiques pour favoriser des révolutions populaires dans les pays arabes. Là mais c'est plus mon intuition, ma conviction car encore une fois ce n'est pas mon sujet de prédilection. Je pense qu'il n'y a pas de manipulation, après je ne sais pas comment Wikileaks est organisé pour éviter de se faire manipuler c'est-à-dire que pour nous, c'est une obsession qu'on a en tant que journaliste quand quelqu'un nous apporte, une information, on essaie de comprendre pourquoi il nous l'apporte, quels sont les objectifs cachés s'il y en a, qui sa démarche sert etc. Donc il n'est pas exclu qu'à l'avenir ou par le passé Wikileaks ait été confronté à des sources avec des arrières pensées. Je ne sais pas s'ils connaissent systématiquement l'identité de la source.

Globalement, pensez vous que Wikileaks et l'éthique journalistique soient compatibles ?

Oui complétement ! Je ne sais pas si eux on une éthique journalistique mais en tout cas c'est possible de mon point de vue que des journalistes, des journaux comme Mediapart qui encore une fois est partenaire de Wikileaks, travail de manière classique, professionnelle, éthique.

A l'heure d'Internet le secret absolu est-il encore envisageable ?

Je crois que oui. En apparence Internet est l'outil de la transparence, qui favorise la transparence ce qui est en partie vrai mais en même temps les Etats n'ont jamais développé autant d'outils pour entretenir le secret, des secrets d'Etat en tout genre sur ce que fait l'armée, ce que fait la diplomatie, ce que fait les grandes entreprises nationales etc. Les grands Etats sont quand même toujours organisés pour protéger leur secret et ils sont prêts à mettre en place des systèmes d'espionnage de masse et de répression de masse impressionnant.

Les Etats peuvent-ils décider de tout cacher quand maintenant n'importe quel citoyen peut s'informer?

Oui, je pense que les Etats cachant toujours beaucoup, ainsi que les entreprises, qui commencent notamment à mettre des dispositifs en place pour repérer les lanceurs d'alerte potentiels et circonscrire le problème avant qu'il émerge, négocier des accords de départ avec indemnisations en échange d'une promesse de silence pendant des années et des années. On peut aujourd'hui encore décider de tout cacher, la transparence n'est qu'à ses débuts.

Les Etats peuvent-ils se prémunir d'une deuxième affaire tel que Wikileaks ?

En tout cas les Etats-Unis font tout pour, comme le montre les procès ultra médiatisés, mis en scène  qu'ils font aux sources dévoilées pour décourager les futurs lanceurs d'alertes mais aussi je crois que la C.I.A. a mis en place une cellule anti-Wikileaks avec un nom un peu rigolo car ils l'ont appelé W.T.F qui veux dire Wikileaks Task Force, mais qui est aussi les initiales de "What the Fuck" ! Enfin bref, les services font tout pour empêcher que ça recommence, c'est certain.

Comme Julian Assange, pensez-vous que dissimuler les secret des gouvernements soit nocif pour la démocratie ? ou bien au contraire qu'il soit indispensable d'agir ainsi pour le bien de la démocratie ?

Moi je ne serais pas pour faire disparaitre tout secret défense. Je pense qu'un Etat si on veut être un peu réaliste et pragmatique a le droit d'organiser le secret sur un certain nombre d'informations d'intérêt national vital, par exemple que ce soit sur l'identité des agents de ses services secrets. Je ne suis pas sûre que ce soit une bonne chose pour la démocratie. on ne voit pas trop l'intérêt de connaitre l'identité de nos agents en Russie ou dans des pays totalitaires. Ca pour moi, c'est un secret qui a un sens. Donc il ne s'agit pas de dire qu'il ne faut plus que les Etats aient moindre secret à l'égard de ces citoyens. Ce qu'il faut c'est organisé un système permettant aux gens qui constatent des dérives etc. S'organiser pour qu'ils puissent avoir des interlocuteurs, faire fuiter les informations qu'ils jugent porteur d'intérêt publique, s'assurer qu'ils ne seront pas poursuivi par les tribunaux et même qu'ils soient protégés, les voir décorer la légion d'honneur. C'est tout ce système de protection, d'encouragement des lanceurs d'alerte, de protection des médias qui prennent le risque de diffuser ces informations qu'il faut organiser. Je ne suis pas pour la fin de tout secret d'Etat, dans un sens de le maintenir mais à condition de renforcer les contre-pouvoirs qui permettent quand les Etats abusent de ce secret pour protéger des actions contraires à l'intérêt public que dans ce cas là il y ait des contres pouvoirs suffisamment puissants qu'il s'agisse des lanceurs d'alertes, des médias, etc. Du contrôle parlementaire qui surveille le gouvernement surtout, en France on a un parlement qui est d'une médiocrité et qui manque de pouvoir réel pour contrôler l'action du gouvernement. Ce qui n'est pas le cas aux Etats-Unis, ils ont un parlement beaucoup plus puissant pour contrôler l'action des services secrets, de l'armée, des services de renseignements. En France, les parlementaires n'ont aucun pouvoir de contrôle, donc l'exécutif, l'administration est quasiment à bride relevée. Donc oui au secret quand on organise le pouvoir et la réponse au contre-pouvoir.

Les nouvelles technologies nous mènent-elles réellement vers plus de liberté ? 

Aucun outil n'est vecteur de liberté. La liberté est précisément dans la manière dont on se sert de ces outils-là. Les nouvelles technologies, Internet, c'est l'accélération, c'est la mondialisation mais ensuite tout dépend de ce qu'on en fait. Pour moi toutes ces choses c'est plutôt un fil à la patte, et un risque d'atteinte à ma liberté individuelle.

Dans la philosophie de Wikileaks le citoyen le plus libre est-il le plus informé ?

Oui, sans hésiter je crois que plus on est informé, plus on a la possibilité de faire des choix éclairés.

Pourquoi Wikileaks n'a pas atteint son utopie ?

Alors je ne sais pas comment Julian Assange définissait à l'origine l'objectif de Wikileaks. Si son idéal à Wikileaks est de mettre à la disposition des citoyens un outil pour faire tomber tous les secrets, on en est très loin mais ce qui est  intéressant c'est que Wikileaks a donné des idées à d'autres organisations, ou journaux qui ont crées leur propre petit Wikileaks. Par exemple nous à Mediapart, on a Frenchleaks qui est un peu sur le même modèle c'est-à-dire c'est une plateforme ultra-sécurisée sur laquelle un informateur, un lanceur d'alerte quelconque peut de façon  complètement anonyme si il le souhaite déposer des documents et des données un peu de masse très lourde etc. Il y a d'autres journaux qui ont lancé des choses similaires.

Propos recueillis le mardi 3 mars 2015.

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